Roger-Maurice Bonnet (1937-2026) : une vie au service de la Science spatiale
Un grand chercheur qui a changé le cours de la physique spatiale vient de nous quitter, son héritage est énorme et son histoire a commencé avec le début de la conquête spatiale.
Dans les années 1960, Jean-Claude Pecker et Jacques-Emile Blamont ont initié le « programme de Versailles », le début du programme spatial français (voir justement « Les premières expériences françaises de physique solaire dans l’espace », par Bonnet, 2001). À cette époque, le Service d’Aéronomie (SA) du CNRS, dirigé par Blamont, développait des instruments embarqués sur fusées pour observer le Soleil et l’atmosphère terrestre.
C’est au mois de novembre 1962 que Philippe Lemaire rencontra Roger-Maurice Bonnet au SA alors situé au fort de Verrières-le-Buisson. Philippe Lemaire avait été envoyé par Evry Schatzman pour travailler avec Roger-Maurice Bonnet afin de préparer des expériences spatiales en physique solaire. Roger mettait au point un coronographe UV qui, après quelques péripéties, sera lancée en novembre 1963. L’année suivante permettra d’obtenir les premières images du disque solaire en UV. C’était le début du développement de l’astrophysique spatiale solaire en France.
En mai 1968, suite aux « événements », Roger créa un groupe d’astrophysique qui peu à peu se détacha du Service d’Aéronomie. En 1969 ce groupe devint sous sa direction le Laboratoire de Physique Stellaire et Planétaire (LPSP) reconnu par le CNRS et le CNES. Le LPSP devint un laboratoire propre du CNRS en 1978 avec Roger comme directeur et Philippe Lemaire comme directeur adjoint.
Sous sa direction, le LPSP a acquis une renommée nationale et internationale de tout premier plan, par des missions spatiales pionnières dans le champ scientifique qu’il a privilégié : la physique du Soleil et des étoiles, grâce au développement de technologies innovantes dans le domaine spectral de l’ultraviolet. De multiples expériences de physique solaire en UV ont été menées ou commencées en ballon (e.g. Mg II, Al I, Rasolba…), en fusée (e.g. mesure de la raie Helium solaire, 3SUV, Lyman alpha solaire, ...) et en satellite (OSO 8, D2B). Le LPSP s’est également illustré dans les missions de survol de la comète de Halley, en mars 1986, par deux contributions inédites : premières images d’un noyau cométaire, prises par la caméra optique de la sonde Giotto de l’ESA ; premières analyses de la température et de la composition « organique » de ce noyau, grâce au spectro-photomètre à bord des sondes soviétiques VEGA.
Roger a toujours eu une très grande idée du travail scientifique avec une vision des possibilités offertes par les développements technologiques et un sens aigu des opportunités à saisir. Il avait une très grande ouverture pour établir des collaborations avec d’autres laboratoires...
Nommé Directeur Scientifique de l’ESA en 1983, son intérêt pour l’activité scientifique du LPSP, ainsi que son attention pour ses personnels, ne s’est pas ralenti. Lorsque l’idée fut instruite et proposée d’étendre le champ scientifique des recherches du LPSP en adjoignant à la physique solaire et stellaire deux autres thématiques, l’astronomie galactique d’une part et la physique du système solaire et de la matière extraterrestre de l’autre, Roger a suivi et encouragé la création d’un laboratoire en site universitaire, au sein de la faculté des sciences d’Orsay. Le LPSP a fourni l’essentiel des personnels et de l’expertise requise pour prendre une place de tout premier plan dans le développement de la recherche et des sciences spatiales, alors en profonde évolution : en 1984, l’IAS est né, à Orsay, comme unité mixte de recherches entre le CNRS et l’université Paris Sud. Structure tout d’abord « hors les murs », l’IAS a été doté d’un Directeur, Alan Gabriel, celui même que Roger avait contacté…
Par la structure qu’il s’est donné, l’IAS a acquis la capacité d’effectuer des développements coordonnés, en parallèle, dans l’ensemble des 3 thématiques fléchées, auxquelles s’est accrétée une quatrième, « horizontale » : l’astrochimie de laboratoire. En outre, dans ses prérogatives originelles, l’IAS a complété ses activités de recherche scientifique par la création et l’organisation, pour l’université, d’enseignements d’astrophysique à tous ses cycles d’enseignement, ainsi que de technologie spatiale ; autant de directions auxquelles Roger était profondément attaché, lui qui avait souhaité devenir Professeur des Universités, à Orsay !
L’une des contributions majeures de Roger, comme Directeur Scientifique (1983 - 2001), a été l’élaboration par l’ESA de son programme « Horizon 2000 », stratégie à moyen et long terme rassemblant, en un plan unique, l’ensemble des missions spatiales scientifiques prioritaires. Au sein de ce programme, quatre « pierres angulaires », missions ayant les budgets les plus élevés, ont ainsi été construites : SoHO/Cluster, XMM-Newton, Rosetta et First, rebaptisé Planck/Herschel. Il est tout-à-fait remarquable, et vraisemblablement unique, que l’IAS a participé à chacune d’entre elles. D’autant que l’IAS a également contribué à de multiples autres missions de l’ESA, dont l’une, exemplaire, a réellement été portée par Roger dès ses fonds baptismaux : Mars Express, introduite tardivement dans le programme scientifique, et ouvrant par là-même la participation de l’ESA à l’exploration spatiale de Mars.
Un des artisans de la naissance de la mission SoHO, il a fortement soutenu l’idée d’une mission dédiée à l’étude globale du Soleil. Il a joué un rôle visionnaire dans la structuration claire du projet en partenariat ESA/NASA et la défense du caractère intrinsèquement collaboratif de la mission. Sensible à ses premières amours scientifiques, Roger mettra à profit l’expérience gagnée sur OSO-8 avec l’instrument UV du LPSP pour initier le programme de propreté de la mission SoHO, programme exemplaire, toujours cité comme référence, qu’il a fait mettre en place lorsqu’il devint Directeur Scientifique de l’ESA. Roger était particulièrement attaché à ce que SoHO soit un succès. La longévité de l’instrumentation UV de la mission SoHO, encore opérationnelle 30 ans après son lancement, doit énormément à l’impact et la motivation de Roger pour cette mission.
Après avoir quitté la Direction de l’ESA, c’est tout naturellement que Roger a demandé à intégrer, retrouvant son statut de chercheur CNRS, une place au sein de l’IAS. Roger a aussi prolongé son activité scientifique en s’impliquant dans l’ISSI et au COSPAR.
Roger a été directeur exécutif de l'ISSI (International Space Science Institute, à Berne et puis Beijing) de 2003 à 2012. Sous sa direction, l'ISSI a non seulement étendu son champ d'action, passant de l'étude des plasmas du système solaire à l'ISSI moderne, où l'astrophysique et les géosciences ont trouvé leur place, mais a également enrichi sa panoplie d'outils pour mobiliser la communauté scientifique internationale. Après avoir quitté ses fonctions de directeur exécutif, il est resté impliqué auprès de l'ISSI en tant que consultant scientifique principal. En reconnaissance de sa contribution inestimable à l'ISSI, il a été nommé directeur honoraire en 2021.
Roger a aussi été président du COSPAR de 2002 à 2010. Sa présidence du COSPAR a été marquée par un profond sens des responsabilités et un engagement indéfectible envers le progrès. Il a défendu le dialogue international, encouragé les jeunes talents et renforcé le rôle de la science comme pont entre les cultures.
Roger avait une vision à long terme des développements à faire et des moyens pour obtenir des résultats. Exigeant mais toujours prêt à soutenir et à essayer de trouver des solutions lorsque des difficultés apparaissaient. Chercheur d’excellence, de rigueur, de volonté, de passions, de culture impressionnantes, Roger a irrigué un vaste pan de l’activité de l’IAS, à tous les stades de sa propre carrière, à tous les postes de responsabilité qu’il a assumés. L’IAS lui rendra l’hommage dû, par un événement à la mesure de ce qu’il a offert à nos communautés.
En conclusion, les propres mots de Roger prononcés lors des 30 ans de l’IAS:
“L’IAS peut-il encore longuement poursuivre sa marche triomphante ? […] Et comment peut-il y parvenir ? Mais quoi l’en empêcherait ? […] Il faut de bonnes idées scientifiques soutenues par la communauté scientifique nationale et internationale, et ce qui n’est pas nécessairement aisé par les agences sans le soutien desquelles rien n’est possible dans notre métier. La situation présente est vraiment difficile mais elle l’est pour tous les secteurs, d’où l’importance de maintenir la coopération internationale au plus haut niveau tant qu’ avec vos anciens partenaires qu’avec les nouveaux, je pense aux Américains, au Japon, à la Chine, à l’Inde, tous intéressés à vous rejoindre. Cependant, il me semble [y avoir] un problème délicat venu des agences semble privilégier les recherches au profit des besoins nationaux immédiats. Cela peut se comprendre […]. Mais peut aussi conduire à sacrifier les chercheurs qui possèdent en eux les moyens de faire avancer le savoir dans toutes les zones d’incertitudes. Mais heureusement aujourd’hui, l’IAS a montré qu’il possède les moyens de convaincre les organismes leur ouvrant les immenses portes des sciences fondamentales et appliquées. C’est ainsi que l’IAS doit continuer. […] Never give up !”
Texte préparé par: Thierry Appourchaux, Frédéric Auchère, Jean-Pierre Bibring, John Leibacher, Philippe Lemaire et Jean-Claude Vial
Hommages à R.-M. Bonnet sur notre page dédiée : https://www.ias.universite-paris-saclay.fr/fr/content/hommages-%C3%A0-r-m-bonnet





